En finir avec le « coût du travail »

CHRONIQUE : démystifier les idées reçues « Il faut baisser le coût du travail ! ». L’éternel leitmotiv est martelé par la classe politique, médiatique et patronale depuis des décennies. Mais qui prend le temps de réfléchir posément à la question? Baisser le coût du travail, pourquoi? Au bénéfice de qui? De quel droit? Pour ce deuxième épisode de ma chronique dédiée à la démystification des idées reçues, je vous propose d’explorer les lieux communs véhiculés à propos de ce fameux « coût du travail », et de montrer qu’il s’agit là d’une pure bataille idéologique ne reposant sur aucun principe intangible.

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  • Idée reçue n°1 : le travail est un coût 

Qu’est-ce que le travail ? Pour aborder des problématiques complexes, il faut parfois savoir revenir aux fondamentaux. Le concept de travail est débattu par les plus grands philosophes et économistes depuis des siècles, et les querelles idéologiques sur cette question ne sont pas prêtes de se tarir. Adam Smith, père de l’économie moderne, le considère comme la « source de la richesse des nations ». Pour Marx, le travail est l’unique source de la valeur, qu’il assimile à du « travail humain cristallisé ». Des critiques de ces visions classiques et marxistes du lien entre travail et création de richesse ont commencé à apparaître avec l’émergence du courant néo-classique. Pour cette école de pensée, la notion de valeur est subjective, car elle est dépendante du mécanisme d’offre et de demande d’un marché, qui évolue au gré de besoins individuels. La notion marxiste de valeur, dont la substance est le travail, se voit remise en cause. Néanmoins, si cette critique permet de remettre en cause la manière dont il faut évaluer la richesse, elle ne remet pas en cause l’origine de la richesse. Toute richesse, en effet, doit son existence à une valeur d’usageQui voudrait posséder un bien dont il n’a strictement aucune utilité? Or la production d’utilité est précisément la raison d’être du travail (en atteste la définition que nous fournit le Petit Robert ci-dessous).

Travail [n.m.] : « Ensemble des activités humaines organisées, coordonnées en vue de produire ce qui est utile ».

Ainsi le travail est bien la source de la création de richesse. En conséquence il est aberrant de s’inquiéter de son coût. S’inquiète-t-on de la consommation en oxygène de la forêt amazonienne, poumon vert de la planète? Certes ces arbres respirent, comme tout organisme vivant, mais ce qui nous importe, c’est bien leur production d’oxygène par photosynthèse ! En quelque sorte, la richesse est au travail ce que l’oxygène est à l’arbre. En conséquence, le terme « coût du travail » est impropre. Il n’y a pas de coût du travail, mais une rémunération du travailAinsi la question n’est pas de savoir si le travail coûte cher ; ce qui importe, c’est de déterminer si sa rémunération est juste. En d’autres termes, nous sommes face à un problème politique de partage de la valeur ajoutée, et non pas face à un problème économique de compétitivité comme on voudrait nous le faire croire. 

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Comment est partagée la valeur ajoutée en France? Le rapport « Partage de la valeur ajoutée, partage des profits et écarts de rémunération en France » publié par l’INSEE en 2009 nous éclaire sur la question. Certes il date un peu mais l’essentiel de l’analyse n’a pas vieilli, charge au lecteur de consulter sur le site de l’INSEE les données récentes des séries statistiques analysées, dont celle précisément du partage de la valeur ajoutée. Trois constats importants figurent dans ce rapport intéressant. 1) La part des salaires (i.e. la part du travail) dans le valeur ajoutée est stable depuis le milieu des années 80.

Part des salaires dans la Valeur Ajoutée des sociétés non financières

part_VASource : INSEE

2) La part des salaires qui va au financement de la protection sociale, de haut niveau en France et bénéfique à tous, est en hausse constante. 3) La part des dividendes dans la valeur ajoutée augmente de façon spectaculaire (elle a doublée en 10 ans).

« C’est en termes de flux bruts que les dividendes ont connu l’évolution la plus spectaculaire, mais celle-ci reste encore très importante pour les flux nets, dont la part dans la VA a pratiquement doublé depuis une dizaine d’années. Sur la période récente, cette progression des dividendes a été associée à une baisse de l’autofinancement des investissements. » – INSEE

Quels enseignements tirer de ces constats? 1) Que le travail est particulièrement peu « coûteux » pour la société. Il mobilise une part croissante de ses revenus pour financer une protection sociale profitable à tous, tout en n’accaparant aucune part supplémentaire de la valeur ajoutée. Il fait ainsi cadeau au capital de la plus-value liée à cette protection sociale dont il tire profit mais qu’il ne finance pas. 2) Que le capital, lui, est particulièrement coûteux pour la société. Il accapare une part croissante de la valeur ajoutée, et ce au détriment d’investissements stratégiques, compromettant ainsi l’avenir de toute une génération. Si un coût social doit être dénoncé, ce n’est assurément pas celui du travail, mais celui du capital.

  • Idée reçue n°2 : baisser le coût du travail, c’est faire baisser le chômage

Quel lien entre « coût » du travail et taux de chômage? L’idée selon laquelle la baisse du coût du travail est un levier permettant de faire baisser le chômage est largement répandue dans l’opinion publique. Il faut dire, média et patronat œuvrent pour qu’il en soit ainsi, comme le montre l’affiche de « propagande » de la Fédération des Entreprises de Propreté ci-dessous.

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Le raisonnement utilisé est simple : si le coût de la main d’œuvre baisse, une entreprise peut augmenter ses effectifs sans que sa masse salariale augmente ; il y a donc une incitation économique à la création d’emploi, et ainsi baisse du chômage. C’est mécanique. D’après ce raisonnement, on devrait donc observer une corrélation entre coût du travail et taux de chômage. Or lorsque l’on compare les taux de chômage et les coûts de l’heure de travail des pays européens, ce n’est pas ce que l’on observe. Qu’observe-t-on? Que le pays qui a le coût du travail le plus élevé (la Norvège) est aussi celui qui a le taux de chômage le plus faible. Inversement, que la Grèce a un taux de chômage élevé alors que son coût du travail est faible. Que la France et l’Allemagne ont un coût du travail similaire alors que le taux de chômage en France est deux fois plus élevé qu’en Allemagne, qui a le taux le plus faible derrière la Norvège. Qu’un pays comme l’Irlande a un coût du travail et un taux de chômage élevés. Qu’un pays comme la Roumanie a un coût du travail et un taux de chômage faibles. Bref, on observe à peu près tous les cas de figure. Il n’y a donc pas de corrélation entre le coût du travail et le taux de chômage. Le lien entre coût du travail et taux de chômage est beaucoup plus complexe qu’il n’y parait. Le raisonnement appliqué pour démontrer un bénéfice de la baisse du coût du travail sur l’emploi est erroné.

chomage vs cout travail

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Pourquoi ce n’est pas si simple? La santé économique d’un pays est complexe. De nombreux facteurs entrent en compte : démographie, géopolitique, politique économique, culture, histoire, etc. Prenons le cas de la Norvège. 7 fois moins densément peuplé que la France avec un peu plus de 5 millions d’habitants, la Norvège est assise sur un sol qui regorge de ressources naturelles : pétrole, hydroélectricité, poissons, forêt, minéraux, etc. On comprend pourquoi un tel pays, gâté par la nature, se targue d’un niveau de vie parmi les plus élevés du monde assorti d’un taux de chômage particulièrement faible. Autre exemple, la comparaison France/Allemagne. Ces deux pays, qui ont un niveau de vie comparable, ont des tissus économiques très différents. De nombreux facteurs peuvent donc expliquer la différence de performance économique : part de l’industrie dans le PIB (25,6% en Allemagne contre 13,6% en France en 2011), place des très grandes entreprises dans l’économie (23 entreprise dans le top 500 mondial en France contre 18 en Allemagne), importance de la spécialisation des entreprises (deux fois plus d’entreprises de taille moyenne en Allemagne qu’en France), statut juridique des entreprises (16% des entreprises sont cotées en Allemagne contre 50% en France), ou encore la relation entre investisseurs et entreprises (voir le détail dans le rapport de la Cours des Comptes ici). En clair, la solution au problème du chômage en France est ailleurs. Le coût du travail n’y est pour rien!

  • Idée reçue n°3 : baisser le coût du travail, c’est augmenter notre compétitivité

Quel lien entre coût du travail et productivité? Dans l’esprit de beaucoup de citoyens, le lien de cause à effet entre baisse du coût du travail et augmentation de la compétitivité est fortement ancré. Cette idée est fausse pour plusieurs raisons. La principale raison est qu’il est totalement aberrant de parler de compétitivité en ne s’intéressant qu’au coût. Un coût n’a aucune signification si on ne le met pas en regard du gain associé. En d’autres termes, une compétitivité ne peut se mesurer qu’en terme de ROI de l’heure de travail. Il faut donc s’intéresser certes au coût, mais aussi à la productivité. Lorsque l’on met en regard la productivité et le coût de l’heure de travail des pays européens, on constate qu’il y a une forte corrélation entre les deux indicateurs.

productivité vs cout travail

En effet, huit pays ont le même rang dans les deux classements (Norvège, France, Portugal, Slovaquie, Pologne, Lettonie, Roumanie, Bulgarie), et un seul pays (l’Irlande) a un écart de rangs supérieur à 3 entre les deux classements. Ainsi les pays à coût de main d’oeuvre élevé cumulent un niveau de vie élevé et une productivité élevée. On constate même que plus la main d’oeuvre coûte cher, plus la plus-value tirée de l’heure de travail est élevée (un peu moins de 20€ pour la Norvège contre un peu plus de 1€ pour la Bulgarie). Ainsi la baisse du coût du travail, s’il n’augmente pas forcément la compétitivité, pourrait même avoir tendance à la faire chuter !

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Quid de la compétitivité hors-coût? On parle constamment de compétitivité, mais très souvent aucune distinction n’est faite entre compétitivité coût et compétitivité hors-coût. Pourtant, Audi est plus compétitive que PSA bien que le coût de la main d’oeuvre dans l’automobile en Allemagne soit supérieur au coût français de 30%. Ceci vient simplement du fait que l’image de marque et la qualité des voitures allemandes sont nettement supérieures à celles des voitures françaises. Le coût (et par voie de conséquence le prix) ne fait donc pas tout ! D’autant que la compétitivité coût est un combat perdu d’avance. Comment lutter contre la Chine, puis ensuite le Vietnam, le Cambodge, le Bangladesh? La fuite vers la main d’oeuvre pas chère est sans limite. Et à quel prix, lorsque l’on voit par exemple l’esclavagisme moderne ravager les bangladais? Pour tirer profit de l’économie mondialisée, l’Europe doit gagner la bataille de la compétitivité hors-coût. Pour cela, nul besoin de baisser le coût du travail, au contraire. Et c’est tant mieux pour notre modèle social !


A propos des sources de données

Les données utilisées sont tirées d’Eurostat. Elles ne sont certes pas parfaites (il est très difficile de créer des indicateurs communs à 27 pays!), mais elles ont le mérite d’exister et suffisent pour illustrer notre propos, le but étant de disposer de points de comparaisons sur des tendances générales, pas sur des valeurs précises.
– Chiffres du chômage : http://appsso.eurostat.ec.europa.eu/nui/show.do?dataset=une_rt_a&lang=fr
– Chiffres du coût du travail : http://www.coe-rexecode.fr/public/Indicateurs-et-Graphiques/Indicateurs-du-cout-de-l-heure-de-travail-en-Europe
– Chiffres de la productivité : http://ec.europa.eu/eurostat/tgm/table.do?tab=table&init=1&language=fr&pcode=tsdec310&plugin=1

Références

Une réflexion sur “En finir avec le « coût du travail »

  1. Pingback: Crise ? (1,1°) | Alternatives Joviciennes

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