Comprendre l’expansion de l’islamisme radical en 5 dates

XVIIIème siècle : le wahhabisme fait son apparition en Arabie Saoudite

Le prédicateur Mohammed ben Abdelwahhab analyse le déclin des pays musulmans face à l’Occident comme étant le résultat de l’oubli du message originel de l’islam par des populations musulmanes dirigées par des aristocraties raffinées et laxistes, et avilies par la sédentarité et les superstitions. Pour remédier à cela, Mohammed ben Abdelwahhab prône une lecture littéraliste et puritaine de l’islam. Ses partisans seront plus tard appelés wahhabites par Soulayman ben Abdelwahhab, le propre frère du fondateur de cette doctrine. Dans sa prédication, il s’allie avec Mohammed ben Saoud, fondateur de la dynastie qui dirige encore aujourd’hui l’Arabie saoudite. Ainsi, depuis cette époque jusqu’à aujourd’hui, le wahhabisme est la doctrine religieuse officielle de l’Arabie saoudite. L’Arabie saoudite joue ainsi un rôle essentiel dans le salafisme contemporain, à la fois d’un point de vue théologique mais aussi matériel.

14 février 1945 : les Etats-Unis s’allient à l’Arabie Saoudite en signant un pacte « pétrole contre protection »

La signature du Pacte du Quincy, en 1945, scelle un accord de 60 ans entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite. Cet accord est renouvelé en 2005 par Georges W. Bush pour une même durée. Il s’articule sur quatre points :

  • La stabilité de l’Arabie saoudite fait partie des « intérêts vitaux » des États-Unis qui assurent, en contrepartie, la protection inconditionnelle de la famille Saoud et accessoirement celle du Royaume contre toute menace extérieure éventuelle ;
  • Par extension la stabilité de la péninsule Arabique et le leadership régional de l’Arabie saoudite font aussi partie des « intérêts vitaux » des États-Unis ;
  • En contrepartie, le Royaume garantit l’essentiel de l’approvisionnement énergétique américain, la dynastie saoudienne n’aliénant aucune parcelle de son territoire, les compagnies concessionnaires ne seraient que locataires des terrains ;
  • Les autres points portent sur le partenariat économique, commercial et financier saoudo-américain ainsi que sur la non-ingérence américaine dans les questions de politique intérieure saoudienne.

3 juillet 1979 : les Etats-Unis décident d’armer et de financer les moudjahidines afghans pour contrer l’expansionnisme soviétique

A l’initiative de Jimmy Carter, la CIA lance l’ « Opération Cyclone » (plus communément appelée  « Programme afghan » ). Cette opération a consisté à soutenir financièrement et à armer les moudjahidines afghans (dans les rangs desquels figurait un certain Oussama Ben Laden), afin de contrer l’expansionnisme soviétique. Ce programme est précurseur de la montée en puissance des Talibans.

20 mars 2003 : les Etats-Unis attaquent l’Irak de Saddam Hussein sans mandat de l’ONU

L’objectif officiel de la guerre d’Irak était de prévenir l’utilisation d’armes de destruction massive par Saddam Hussein. En réalité, il s’agissait pour les américains de défendre un intérêt vital : la force du dollar. En effet, pour contrer le blocus américain, Saddam Hussein avait décidé en 2000 de libeller son pétrole en euros. Cette remise en cause de la place hégémonique du dollar dans l’économie mondiale aurait eu des conséquences lourdes pour les Etats-Unis : affaiblissement du cours du dollar et renchérissement des approvisionnements en pétrole. La guerre d’Irak a conduit à la capture et à l’exécution de Saddam Hussein. Elle a eu pour conséquences la fin de la paix religieuse permise par le régime laïc du parti baas de Saddam Hussein et la résurgence des anciens conflits religieux entre chiites et sunnites pour la prise du pouvoir et l’installation d’un régime religieux, après la chute de Saddam. Les tensions entre les trois grandes communautés d’Irak ont été ravivées. La création du groupe islamiste Daech, soutenu par les sunnites, est la conséquence directe de cette situation chaotique qui s’est développée en Irak après la chute de Saddam Hussein.

20 octobre 2011 : Kadhafi est tué lors de la guerre en Lybie déclenchée par la France sous mandat de l’ONU

Suite à l’intervention de la France en Libye, Mouammar Kadhafi est capturé, lynché et tué dans les environs de Syrte. Si l’objectif de l’intervention en Libye avancé par la communauté internationale était la défense de la démocratie, d’autres considérations ont assurément aussi pesé dans la balance : contrôle du pétrole, stratégie électoraliste (Nicolas Sarkozy préparait sa réélection à la présidentielle de 2012), élimination d’un pouvoir devenu gênant pour les intérêts occidentaux. Certaines sources (à vérifier) affirment par exemple que Mouammar Kadhafi aurait eu pour intention de créer une nouvelle monnaie en Afrique, le dinar-or, et de vendre son pétrole dans cette nouvelle devise. Dans l’éventualité qu’une telle chose se produise, les rapports de forces entre l’Afrique et les puissances occidentales auraient profondément changés. Les conséquences de la guerre de Libye en Libye sont lourdes : les appareils d’Etat ont implosé au profit des seigneurs de la guerre, des clans mafieux et des terroristes islamo-affairistes ; le pillage des stocks d’armes a transformé ce pays en un gigantesque arsenal à ciel ouvert ; les filières d’immigration clandestine se sont multipliées. (Lire le monde diplomatique : « Fallait-il tuer Kadhafi?« )

Le 29 juin 2014, Daech proclame l’instauration d’un califat sur les territoires qu’elle contrôle. En 2015, Daech a revendiqué au moins 12 attentats, dont celui de Charlie Hebdo le 7 janvier et de Paris le 13 novembre.

Publicités

Télécoms et marché : quel gâchis !

OPINION En juin dernier, Patrick Drahi proposait 10 milliards d’euros à Martin Bouygues pour le rachat de Bouygues Telecom. En février 2014, c’était à l’inverse Bouygues Telecom qui faisait une offre de rachat de SFR au groupe Vivendi, finalement racheté par Numéricable. En mai 2014, peu de temps avant sa reconduction à la tête d’Orange, Stéphane Richard affirmait dans une interview au journal Les Echos « qu’il n’y a pas de place en France pour 4 opérateurs avec 4 réseaux indépendants ». On le voit, depuis l’entrée dans la danse de Free en janvier 2012, nombreux sont les signes qui montrent qu’une concurrence à quatre au sein du marché des télécoms français n’est pas viable à long terme, démontrant l’irrationalité du choix politique d’élargir le marché. Mais ce choix politique s’inscrit en réalité dans la droite ligne de la doctrine ordo-libérale mise en œuvre depuis une trentaine d’années en Europe. Et c’est bien l’inefficacité criante de cette politique européenne dans le secteur des télécoms qu’il faut dénoncer. Tour d’horizon des aberrations majeures générées par la loi du marché. 

Concurrence dans les infrastructures : un surcoût social absurde

Dans sa consultation publique sur l’évolution de son Modèle technico-économiques des coûts de réseau d’un opérateur mobile générique efficace lancée en octobre 2013, le gendarme des télécoms (l’ARCEP) publiait certains résultats obtenus à l’aide de son modèle de coût. Parmi ces différents résultats, il y en a un qui est particulièrement intéressant : l’étude de l’influence de la part de marché sur les structures et niveaux de coût des opérateurs. Le résultat obtenu est synthétisé sur le graphique ci-dessous (voir p. 20 du document de l’ARCEP).

sensibilité part de marché

Ce graphique montre que, dans l’hypothèse d’une concurrence parfaite et efficace avec une répartition équitable des parts de marché (20% chacun à 5, 25% chacun à 4 et 33% chacun à 3), passer de 4 à 3 opérateurs génère une augmentation de 14% du niveau de coût de chacun des opérateurs, pour une augmentation en part de marché de 8% seulement. A première vue, un marché à 4 opérateurs semble préférable à un marché à 3 opérateurs. En effet, le coût supporté par un opérateur se répercute a priori dans le prix des communications facturées aux clients. Ainsi si les coûts sont moindre, les prix devraient l’être aussi.

Mais cette vision est en fait très réductrice. Si l’on prend du recul et que l’on raisonne du point de vue de l’intérêt général, l’analyse des coûts donne un tout autre résultat. Explications. Sur le graphique ci-dessous, on représente le coût global de l’ensemble des opérateurs dans les deux scénarii : un scénario à 3 opérateurs (opérateurs efficaces avec chacun 33% de part de marché) et un scénario à 4 opérateurs (opérateurs efficaces avec chacun 25% de part de marché).

impact 4ème opérateur sur coût

Que faut-il comprendre? Que d’après le modèle de l’ARCEP, dans une situation idéale de concurrence parfaite, le coût de 4 infrastructures qui écoulent chacune 25% du trafic national est 17% plus élevé que le coût de 3 infrastructures qui écoulent chacune 33% du trafic national. Ce résultat est un résultat de bon sens tant les économies d’échelle sont importantes dans une industrie de réseau comme les télécoms, où le coût fixe de l’infrastructure (indépendant de la charge du réseau) est colossal. Mais en cette période de toute puissance du dogme libéral, le citoyen peut rapidement se perdre dans les méandres de la pensée unique et en oublier le bon sens. Il me semblait donc important de rappeler et démontrer par A + B l’absurdité économique de la situation actuelle. Qu’on se le dise, le surcoût de notre infrastructure télécoms est in fine supporté, d’une manière ou d’une autre, par l’ensemble des citoyens, à la fois contribuables et consommateurs. Pour être clair, une infrastructure publique unique en lieu et place des infrastructures privées indépendantes actuelles coûterait moins cher à la société. L’argument libéral selon lequel les ressources économiques sont nécessairement mieux allouées au sein d’un marché qu’au sein d’un monopole public ne tient pas dans le secteur des télécoms. Force est de constater que le monopole dit « naturel » mis en place dès 1850 (peu de temps après l’invention du télégraphe) et démantelé le 1er juillet 1998 était, qu’on le veuille ou non, issu du bon sens ! 

Aménagement du territoire : une fracture numérique persistante 

Les « zones blanches », fameuses zones du territoire français oubliées des opérateurs mobiles où l’on ne peut même pas accéder à un réseau 2G, sont l’illustration la plus emblématique de l’incapacité du marché à aménager correctement le territoire. Presque 30 ans après le lancement du premier réseau de téléphonie mobile (le réseau de première génération Radiocom 2000 a été lancé en 1986 par France Télécom), la France ne dispose toujours pas d’un réseau mobile couvrant 100% de son territoire. Alors que 6 ans seulement suffirent à la Direction Générale des Télécommunications pour faire passer le nombre d’abonnés au téléphone de 6 à 20 millions grâce au programme delta LP lancé dans les années 70, trois décennies n’auront pas suffit au marché pour combler définitivement les trous de couverture du réseau mobile, toujours présents sur le territoire français en 2015 (voir la carte des zones blanches mise en ligne par Bouygues Telecom). Selon l’observatoire de la couverture mobile de l’ARCEP, le réseau mobile le plus étendu (à savoir le réseau 2G d’Orange, voir le graphique ci-dessous) couvrait 97,3% du territoire à fin 2013. Ainsi 2,7% du territoire (soit une superficie supérieure à celle de l’Ile de France) était toujours dépourvu de réseau mobile à cette date.

couv-mobile-mai2015-01

L’inefficacité du libéralisme pour l’aménagement numérique du territoire est d’autant plus spectaculaire que cela fait plus de 10 ans que l’Etat essaie, à coup de programmes financés en partie par de l’argent public (voir ci-dessous), de résoudre le problème des zones blanches. En vain! Certes Emmanuel Macron nous promet enfin l’éradication des zones blanches d’ici fin 2016. Mais quand bien même le « plan Macron » porterait ses fruits (le programme lancé en 2003 nous promettait déjà la fin des zones blanches…), le problème de couverture territoriale ne serait pas résolu. En effet, l’objectif des plans « zones blanches » de l’Etat est de couvrir les centres bourg non encore couverts. Ils visent la couverture de la population, pas la couverture du territoire. La couverture du territoire à 100% n’est donc toujours pas pour demain !

Qu’est-ce que le « programme zones blanches » de l’Etat?
Source : ARCEP (http://www.arcep.fr/index.php?id=9743)
Le “programme zones blanches”, lancé par le gouvernement en 2003, vise à couvrir en téléphonie mobile 3000 communes de France où aucun des trois opérateurs n’était présent lors de la signature de la convention nationale du 13 juillet 2003. Le taux de couverture de la population par des services de communication mobile atteindra 99 % à l’issue du programme prévu fin 2008 ; l’échéance était initialement prévue pour 2007 mais n’a pas été respectée.
Le “programme zones blanches” se décompose en deux phases :
–  la phase I, qui bénéficie d’un financement public de 44 millions d’€ pour les infrastructures passives et vise à couvrir environ 1800 communes avec 1250 sites ;
–  la phase II, entièrement financée par les opérateurs, qui vise à couvrir 1200 communes avec environ 930 sites.
L’Autorité, en tant que signataire de la convention nationale de 2003, participe activement au comité de pilotage technique du programme, qui s’est réuni à quatre reprises en 2007 pour identifier les actions concrètes à mener pour faciliter le déroulement du programme.
Fin 2007, 2687 communes étaient couvertes dans le cadre du programme, soit plus de 90 % des communes identifiées en 2003 (92 % des communes de la phase I et 91 % des communes de la phase II). Entouré des opérateurs, de l’ARCEP et de représentants de l’AMF et de l’ADF, le secrétaire d’Etat à l’aménagement du territoire a annoncé le 10 septembre 2008 que le programme de couverture des zones blanches sera achevé en 2011. Le programme a été complété par 364 communes supplémentaires, qui n’avaient pas été identifiées en 2003 et qui seront couvertes à 80% d’ici fin 2010 et à 100% d’ici fin 2011.

Une économie de marché … sous perfusion d’argent publique !

Pour beaucoup de gens, la libéralisation du secteur des télécoms a au moins le mérite d’alléger les dépenses de l’Etat, et ainsi d’augmenter le pouvoir d’achat du contribuable. C’est en fait mal comprendre l’organisation du secteur. France Télécom, entreprise publique, était totalement autofinancée (c’est l’usagé du téléphone, et non le contribuable, qui finançait France Telecom).

La loi du 2 juillet 1990 transforme France Télécom en un exploitant de droit public, dont Marcel Roulet est le premier Président ; elle est dotée d’une personnalité morale distincte de l’État et acquiert une autonomie financière. (voir la page Wikipedia de France Télécom)

Alors qu’au temps de France Télécom le contribuable n’était pas mis à contribution, depuis la libéralisation du secteur, il met la main à la poche. En effet, ce secteur ne peut fonctionner sans régulation sectorielle. C’est l’ARCEP, gendarme des télécoms, qui se charge de cette régulation. Ses missions sont multiples. C’est notamment l’ARCEP qui attribue les ressources rares appartenant au domaine publique (fréquences et numéros de téléphone), qui finance les obligations de service universel, qui exerce son pouvoir de sanction sur les opérateurs, ou qui définit le cadre réglementaire auquel sont soumis les opérateurs.  Cette régulation a un coût, et c’est bien le contribuable qui le supporte. En 2013, la dotation attribuée à l’ARCEP par le parlement s’élevait à 22,9 millions d’euros (voir graphique ci-dessous).

dotation arcep

En plus de cette régulation sectorielle, l’Etat peut intervenir directement pour pallier l’inefficacité du marché (comme par exemple lors du financement du programme zones blanches à hauteur de 44 millions d’euros en 2003, voir ci-dessus). Ainsi, il faut avouer que c’est un comble, l’impôt n’a jamais autant financé les télécoms que depuis le fin du monopole public !

Dans une industrie de réseau comme les télécoms, la mise en application du dogme libéral est une absurdité. Plus de 25 ans après la chute du mur de Berlin, à quand le vent du changement qui fera tomber le mur idéologique du libéralisme économique en Europe?

Chômage : le SMIC n’y est pour rien !

REACTION Les partisans du libéralisme crient régulièrement haro sur le SMIC en prétextant qu’il aggrave le chômage. Les justifications théoriques avancées, souvent très dogmatiques, se vérifient-elles en pratique?

Pour réfuter une théorie, il suffit d’un simple contre exemple. L’observation du décalage vers le rouge de la lumière émise par les galaxies suffit à réfuter la théorie de la gravitation universelle de Newton, supplantée par la théorie de la relativité générale d’Einstein. En ce qui concerne notre propos, le contre-exemple se lit sur le graphique ci-dessous :

chomage vs salaire minimum

Deux séries statistiques d’Eurostat sont comparées : le taux de chômage et le salaire minimum mensuel en proportion de la valeur moyenne des gains moyens mensuels. Grâce à cette représentation (déjà utilisée dans mon précédent article sur le coût du travail), on peut constater qu’il n’y a pas de corrélation entre les deux indicateurs. La Slovénie, qui a le niveau de salaire minimum le plus élevé des pays analysés (52,2% des gains moyens mensuels) a un taux de chômage inférieur à la moyenne (8,9%). Le Luxembourg, quant à lui, a un taux de chômage faible (5,1%) et un niveau de salaire minimum élevé (49,5% des gains moyens mensuels). Malte a un niveau de salaire minimum comparable à la France mais un taux de chômage plus faible. Bref, la théorique défendue par les libéraux ne se vérifie pas en pratique. Ce n’est en réalité pas très étonnant. Arguer que le salaire minimum n’est bon qu’à créer du chômage, c’est nier tout bénéfice de la politique de la demande. Si les salaires s’effondrent, et le pouvoir d’achat avec, à qui les entreprises vendront-elles leurs produits?

En finir avec le « coût du travail »

CHRONIQUE : démystifier les idées reçues « Il faut baisser le coût du travail ! ». L’éternel leitmotiv est martelé par la classe politique, médiatique et patronale depuis des décennies. Mais qui prend le temps de réfléchir posément à la question? Baisser le coût du travail, pourquoi? Au bénéfice de qui? De quel droit? Pour ce deuxième épisode de ma chronique dédiée à la démystification des idées reçues, je vous propose d’explorer les lieux communs véhiculés à propos de ce fameux « coût du travail », et de montrer qu’il s’agit là d’une pure bataille idéologique ne reposant sur aucun principe intangible.

1151396-cout-du-travail-les-secteurs-ou-la-france-est-competitive

  • Idée reçue n°1 : le travail est un coût 

Qu’est-ce que le travail ? Pour aborder des problématiques complexes, il faut parfois savoir revenir aux fondamentaux. Le concept de travail est débattu par les plus grands philosophes et économistes depuis des siècles, et les querelles idéologiques sur cette question ne sont pas prêtes de se tarir. Adam Smith, père de l’économie moderne, le considère comme la « source de la richesse des nations ». Pour Marx, le travail est l’unique source de la valeur, qu’il assimile à du « travail humain cristallisé ». Des critiques de ces visions classiques et marxistes du lien entre travail et création de richesse ont commencé à apparaître avec l’émergence du courant néo-classique. Pour cette école de pensée, la notion de valeur est subjective, car elle est dépendante du mécanisme d’offre et de demande d’un marché, qui évolue au gré de besoins individuels. La notion marxiste de valeur, dont la substance est le travail, se voit remise en cause. Néanmoins, si cette critique permet de remettre en cause la manière dont il faut évaluer la richesse, elle ne remet pas en cause l’origine de la richesse. Toute richesse, en effet, doit son existence à une valeur d’usageQui voudrait posséder un bien dont il n’a strictement aucune utilité? Or la production d’utilité est précisément la raison d’être du travail (en atteste la définition que nous fournit le Petit Robert ci-dessous).

Travail [n.m.] : « Ensemble des activités humaines organisées, coordonnées en vue de produire ce qui est utile ».

Ainsi le travail est bien la source de la création de richesse. En conséquence il est aberrant de s’inquiéter de son coût. S’inquiète-t-on de la consommation en oxygène de la forêt amazonienne, poumon vert de la planète? Certes ces arbres respirent, comme tout organisme vivant, mais ce qui nous importe, c’est bien leur production d’oxygène par photosynthèse ! En quelque sorte, la richesse est au travail ce que l’oxygène est à l’arbre. En conséquence, le terme « coût du travail » est impropre. Il n’y a pas de coût du travail, mais une rémunération du travailAinsi la question n’est pas de savoir si le travail coûte cher ; ce qui importe, c’est de déterminer si sa rémunération est juste. En d’autres termes, nous sommes face à un problème politique de partage de la valeur ajoutée, et non pas face à un problème économique de compétitivité comme on voudrait nous le faire croire. 

competitivite-cout-du-travail

Comment est partagée la valeur ajoutée en France? Le rapport « Partage de la valeur ajoutée, partage des profits et écarts de rémunération en France » publié par l’INSEE en 2009 nous éclaire sur la question. Certes il date un peu mais l’essentiel de l’analyse n’a pas vieilli, charge au lecteur de consulter sur le site de l’INSEE les données récentes des séries statistiques analysées, dont celle précisément du partage de la valeur ajoutée. Trois constats importants figurent dans ce rapport intéressant. 1) La part des salaires (i.e. la part du travail) dans le valeur ajoutée est stable depuis le milieu des années 80.

Part des salaires dans la Valeur Ajoutée des sociétés non financières

part_VASource : INSEE

2) La part des salaires qui va au financement de la protection sociale, de haut niveau en France et bénéfique à tous, est en hausse constante. 3) La part des dividendes dans la valeur ajoutée augmente de façon spectaculaire (elle a doublée en 10 ans).

« C’est en termes de flux bruts que les dividendes ont connu l’évolution la plus spectaculaire, mais celle-ci reste encore très importante pour les flux nets, dont la part dans la VA a pratiquement doublé depuis une dizaine d’années. Sur la période récente, cette progression des dividendes a été associée à une baisse de l’autofinancement des investissements. » – INSEE

Quels enseignements tirer de ces constats? 1) Que le travail est particulièrement peu « coûteux » pour la société. Il mobilise une part croissante de ses revenus pour financer une protection sociale profitable à tous, tout en n’accaparant aucune part supplémentaire de la valeur ajoutée. Il fait ainsi cadeau au capital de la plus-value liée à cette protection sociale dont il tire profit mais qu’il ne finance pas. 2) Que le capital, lui, est particulièrement coûteux pour la société. Il accapare une part croissante de la valeur ajoutée, et ce au détriment d’investissements stratégiques, compromettant ainsi l’avenir de toute une génération. Si un coût social doit être dénoncé, ce n’est assurément pas celui du travail, mais celui du capital.

  • Idée reçue n°2 : baisser le coût du travail, c’est faire baisser le chômage

Quel lien entre « coût » du travail et taux de chômage? L’idée selon laquelle la baisse du coût du travail est un levier permettant de faire baisser le chômage est largement répandue dans l’opinion publique. Il faut dire, média et patronat œuvrent pour qu’il en soit ainsi, comme le montre l’affiche de « propagande » de la Fédération des Entreprises de Propreté ci-dessous.

Photo-cot_du_travail_et_av-092399-GF

Le raisonnement utilisé est simple : si le coût de la main d’œuvre baisse, une entreprise peut augmenter ses effectifs sans que sa masse salariale augmente ; il y a donc une incitation économique à la création d’emploi, et ainsi baisse du chômage. C’est mécanique. D’après ce raisonnement, on devrait donc observer une corrélation entre coût du travail et taux de chômage. Or lorsque l’on compare les taux de chômage et les coûts de l’heure de travail des pays européens, ce n’est pas ce que l’on observe. Qu’observe-t-on? Que le pays qui a le coût du travail le plus élevé (la Norvège) est aussi celui qui a le taux de chômage le plus faible. Inversement, que la Grèce a un taux de chômage élevé alors que son coût du travail est faible. Que la France et l’Allemagne ont un coût du travail similaire alors que le taux de chômage en France est deux fois plus élevé qu’en Allemagne, qui a le taux le plus faible derrière la Norvège. Qu’un pays comme l’Irlande a un coût du travail et un taux de chômage élevés. Qu’un pays comme la Roumanie a un coût du travail et un taux de chômage faibles. Bref, on observe à peu près tous les cas de figure. Il n’y a donc pas de corrélation entre le coût du travail et le taux de chômage. Le lien entre coût du travail et taux de chômage est beaucoup plus complexe qu’il n’y parait. Le raisonnement appliqué pour démontrer un bénéfice de la baisse du coût du travail sur l’emploi est erroné.

chomage vs cout travail

eurostat - chômage 1 eurostat - cout travail 1

Pourquoi ce n’est pas si simple? La santé économique d’un pays est complexe. De nombreux facteurs entrent en compte : démographie, géopolitique, politique économique, culture, histoire, etc. Prenons le cas de la Norvège. 7 fois moins densément peuplé que la France avec un peu plus de 5 millions d’habitants, la Norvège est assise sur un sol qui regorge de ressources naturelles : pétrole, hydroélectricité, poissons, forêt, minéraux, etc. On comprend pourquoi un tel pays, gâté par la nature, se targue d’un niveau de vie parmi les plus élevés du monde assorti d’un taux de chômage particulièrement faible. Autre exemple, la comparaison France/Allemagne. Ces deux pays, qui ont un niveau de vie comparable, ont des tissus économiques très différents. De nombreux facteurs peuvent donc expliquer la différence de performance économique : part de l’industrie dans le PIB (25,6% en Allemagne contre 13,6% en France en 2011), place des très grandes entreprises dans l’économie (23 entreprise dans le top 500 mondial en France contre 18 en Allemagne), importance de la spécialisation des entreprises (deux fois plus d’entreprises de taille moyenne en Allemagne qu’en France), statut juridique des entreprises (16% des entreprises sont cotées en Allemagne contre 50% en France), ou encore la relation entre investisseurs et entreprises (voir le détail dans le rapport de la Cours des Comptes ici). En clair, la solution au problème du chômage en France est ailleurs. Le coût du travail n’y est pour rien!

  • Idée reçue n°3 : baisser le coût du travail, c’est augmenter notre compétitivité

Quel lien entre coût du travail et productivité? Dans l’esprit de beaucoup de citoyens, le lien de cause à effet entre baisse du coût du travail et augmentation de la compétitivité est fortement ancré. Cette idée est fausse pour plusieurs raisons. La principale raison est qu’il est totalement aberrant de parler de compétitivité en ne s’intéressant qu’au coût. Un coût n’a aucune signification si on ne le met pas en regard du gain associé. En d’autres termes, une compétitivité ne peut se mesurer qu’en terme de ROI de l’heure de travail. Il faut donc s’intéresser certes au coût, mais aussi à la productivité. Lorsque l’on met en regard la productivité et le coût de l’heure de travail des pays européens, on constate qu’il y a une forte corrélation entre les deux indicateurs.

productivité vs cout travail

En effet, huit pays ont le même rang dans les deux classements (Norvège, France, Portugal, Slovaquie, Pologne, Lettonie, Roumanie, Bulgarie), et un seul pays (l’Irlande) a un écart de rangs supérieur à 3 entre les deux classements. Ainsi les pays à coût de main d’oeuvre élevé cumulent un niveau de vie élevé et une productivité élevée. On constate même que plus la main d’oeuvre coûte cher, plus la plus-value tirée de l’heure de travail est élevée (un peu moins de 20€ pour la Norvège contre un peu plus de 1€ pour la Bulgarie). Ainsi la baisse du coût du travail, s’il n’augmente pas forcément la compétitivité, pourrait même avoir tendance à la faire chuter !

 eurostat - productivité eurostat - cout travail 2

Quid de la compétitivité hors-coût? On parle constamment de compétitivité, mais très souvent aucune distinction n’est faite entre compétitivité coût et compétitivité hors-coût. Pourtant, Audi est plus compétitive que PSA bien que le coût de la main d’oeuvre dans l’automobile en Allemagne soit supérieur au coût français de 30%. Ceci vient simplement du fait que l’image de marque et la qualité des voitures allemandes sont nettement supérieures à celles des voitures françaises. Le coût (et par voie de conséquence le prix) ne fait donc pas tout ! D’autant que la compétitivité coût est un combat perdu d’avance. Comment lutter contre la Chine, puis ensuite le Vietnam, le Cambodge, le Bangladesh? La fuite vers la main d’oeuvre pas chère est sans limite. Et à quel prix, lorsque l’on voit par exemple l’esclavagisme moderne ravager les bangladais? Pour tirer profit de l’économie mondialisée, l’Europe doit gagner la bataille de la compétitivité hors-coût. Pour cela, nul besoin de baisser le coût du travail, au contraire. Et c’est tant mieux pour notre modèle social !


A propos des sources de données

Les données utilisées sont tirées d’Eurostat. Elles ne sont certes pas parfaites (il est très difficile de créer des indicateurs communs à 27 pays!), mais elles ont le mérite d’exister et suffisent pour illustrer notre propos, le but étant de disposer de points de comparaisons sur des tendances générales, pas sur des valeurs précises.
– Chiffres du chômage : http://appsso.eurostat.ec.europa.eu/nui/show.do?dataset=une_rt_a&lang=fr
– Chiffres du coût du travail : http://www.coe-rexecode.fr/public/Indicateurs-et-Graphiques/Indicateurs-du-cout-de-l-heure-de-travail-en-Europe
– Chiffres de la productivité : http://ec.europa.eu/eurostat/tgm/table.do?tab=table&init=1&language=fr&pcode=tsdec310&plugin=1

Références

Vite, réinventons une nouvelle forme de « conscience de classe » !

OPINION Dans ce monde de plus en plus inégalitaire, violent, chaotique, déshumanisé, le citoyen est désemparé. Le tous pourris fait florès, l’extrême droite a le vent en poupe, le racisme, le rejet de l’autre et de la différence se banalisent, la haine et la peur progressent en provoquant un repli sur soi destructeur menaçant la cohésion sociale. L’Etat, désarmé face aux multinationales et groupes identitaires qui essaient d’imposer progressivement leurs règles dans ce village-monde aux interdépendances très complexes, peine à jouer son rôle de garant du « vivre ensemble ». L’individu, quant à lui, se sent complètement impuissant. Face à cette situation qui semble inextricable, comment s’en sortir?

Dans-quel-Monde-Vuitton

A la racine de l’impuissance politique, l’individualisme, pur produit du libéralisme

La fin de la Guerre Froide a fait basculer le monde dans une nouvelle ère. Certains parlent de fin des idéologies. C’est à mon sens une erreur. Je parlerai plutôt de fin de l’affrontement idéologique. En effet, l’usage de l’idéologie par le pouvoir politique n’a jamais cessé. C’est bien le débat idéologique qui s’est tu, laissant l’idéologie libérale (idéologie dominante) se développer de manière fulgurante. Depuis la chute du mur, l’idéologie libérale s’est ainsi imposée, de gré ou de force, et a fini par être acceptée par une majorité de citoyens, qui, faute d’autre alternative crédible, la considèrent désormais comme la seule voie possible d’émancipation humaine. Francis Fukuyama était même allé jusqu’à se prononcer sur la fin de l’histoire dès l’été 1989, prédisant que le libéralisme et la démocratie n’auraient désormais plus d’entrave et que les conflits armés iraient en se raréfiant (théorie pour le moins périlleuse tant on voit comment les événements de ce début de XXIème siècle, du 11 septembre à l’essor du jihadisme en passant par la guerre d’Irak et les printemps arabes, lui donnent tort).

Ce monopole de l’idéologie libérale des trente dernières années a eu une conséquence dramatique sur notre société. Le concept de main invisible d’Adam Smith, selon lequel des actions guidées uniquement par l’intérêt personnel de chacun peuvent contribuer à la richesse et au bien-être de tous, s’est imprimé fortement dans les consciences et a sacralisé les intérêts privés au détriment de l’intérêt général. Ainsi la société s’est peu à peu déchargée de ses responsabilités sur l’individu, le laissant seul avec ses démons affronter les dysfonctionnements qu’elle génère. Cette solitude de l’individu face aux injustices et turpitudes du monde a fait germer frustration, humiliation et rancœur dans une société malade et résignée qui ne croit plus en son avenir. Doit-on pour autant considérer cette décrépitude comme une fatalité?

« Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu » – Bertolt Brecht

La « conscience de classe », rempart contre l’individualisme

« C’est l’histoire d’une société qui tombe et qui au fur et à mesure de sa chute se répète sans cesse pour se rassurer : jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien… Le problème ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage » déclamait Hubert dans La Haine de Matthieu Kassovitz sorti en salle en 1995, année où Jacques Chirac faisait campagne sur le thème de la « fracture sociale ». 20 ans plus tard, la société tombe toujours et les politiques continuent de la regarder chuter en essayant de se rassurer, restant de marbre devant les nombreux signaux d’alarme, qui, des émeutes des banlieues en 2005 à l’attentat à Charlie Hebdo en passant par la crise financière de 2008 et la crise économico-politique des dettes publiques, montrent que l’ « atterrissage » est proche. Une première prise de conscience est donc nécessaire : ce n’est pas la classe politique qui désamorcera cette bombe à retardement.

Si désamorçage il y a, cela viendra forcément du peuple. Mais, j’en ai la conviction, il faudra d’abord réinventer un des concepts que le libéralisme a insidieusement déconstruit : la « conscience de classe ». La théorie marxiste avait défini le concept de « conscience de classe » comme la possibilité pour une classe sociale de se rendre compte par elle-même de sa position sociale et de sa capacité à agir pour promouvoir ses intérêts.

« Une idée devient une force lorsqu’elle s’empare des masses » – Karl Marx

La conscience des classes moyennes et populaires de leur capacité à agir pour promouvoir leurs intérêts communs, c’est là le point fondamental ; et c’est précisément cette conscience là que le libéralisme a progressivement détricoté depuis le début des années 80. A grands coups de battages médiatiques chargés de véhiculer les mythes d’une « méritocratie » en réalité illusoire (voir, par exemple, la quasi déification de feu Steve Jobs par les médias), on a martelé continue-ment à l’opinion publique l’idée fausse (car niant l’existence de tout déterminisme social) que l’inégalité des places était le reflet de l’inégalité justifiée du mérite. Elle a fini par y croire, profondément.

« Être aliéné, c’est avoir les idées de son adversaire dans la tête » – Antonio Gramsci

La lutte des classes a ainsi été reléguée à l’ère révolue du temps des idéologies, et la lutte des places l’a remplacée, légitimée par une égalité des chances chimérique d’accéder à ces différentes places. Ceci a eu pour effet de faire bouger les rapports de force en faveur d’une minorité de privilégiés et en défaveur du plus grand nombre. Car ne nous trompons pas, si les classes sociales du XIXème siècle (essentiellement constituées du prolétariat, de la paysannerie, de la bourgeoisie et de l’aristocratie) sur lesquelles ont été bâties les idéologies socialiste et le communiste sont désormais désuètes, la lutte des classes, elle, n’a jamais cessée. En haut de l’échelle sociale, les ultra-riches, eux, n’ont d’ailleurs jamais cessé d’en être conscients. Les propos de Warren Buffet ci-dessous sont là pour nous le rappeler.

« Tout va bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi prospères.
C’est une guerre de classes, et c’est ma classe qui est en train de gagner » – Warren Buffet

En haut de l’échelle sociale, une classe unie qui défend ses intérêts

Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001, débute son livre Le prix de l’inégalité par un chapitre intitulé : « L’Amérique a un problème de 1% ». Ce « 1% », qu’on retrouve dans Le capital au XXIème siècle de Thomas Piketty ainsi que dans le très remarqué rapport d’Oxfam sur la répartition de la richesse mondiale, symbolise en réalité la nouvelle classe des gagnants de l’économie libérale mondialisée. Les « 99% », par opposition, représentent la classe des laissés pour compte. Ces déshérités de la mondialisation élevés au chacun pour soit se livrent bataille dans le secret espoir d’entrer un jour dans le fameux club des « 1% », auquel ils n’auront pourtant jamais accès. Les « 1% », eux, forment un groupe uni et solidaire qui s’évertue à défendre ses intérêts avec la plus grande détermination. Cette classe sociale mondialisée, composée de gens riches et puissants issus du monde politique et des affaires, n’a pas besoin d’Etat pour assurer sa qualité de vie. Et elle n’hésite pas à user de toute son influence sur les pouvoirs publics pour qu’ils mettent en oeuvre des politiques en sa faveur, et ce quelles qu’en soient les conséquences pour les peuples.

Régulièrement, certains scandales finissent par éclater, révélant à l’opinion publique la partie émergée de l’iceberg inquiétant des agissements de cette classe dirigeante sans scrupule qui méprise toute éthique. A titre d’exemple, citons l’affaire de la liste Lagarde. Elle est caractéristique du phénomène de solidarité de classe qui existe au sommet de l’échelle sociale. Dans cette affaire, on découvre d’abord l’existence d’un système indécent de fraude fiscale orchestré par cette classe dirigeante au plus haut niveau, puis on voit comment elle est capable de se mobiliser jusqu’au bout pour protéger son système. En effet, sans l’existence de Kostas Vaxevanis, journaliste lanceur d’alerte à l’origine de la publication de ladite liste (d’ailleurs traîné devant les tribunaux pour ce fait !), les fraudeurs au fisc grec n’auraient jamais été inquiétés, bien protégés qu’ils étaient par le ministre des finances Georges Papaconstantinou, solidaire avec sa classe. L’affaire du Dalligate, superbement expliquée dans l’émission Cash Investigation d’Elise Lucet sur France 2, est un autre exemple criant de cette unité de classe. John Dalli, commissaire européen à la santé resté intègre concernant les questions liées au tabac, s’est fait évincer de la Commission Européenne par José Manuel Barroso pour, selon toute vraisemblance, satisfaire aux exigences de la multinationale Philip Morris. On voit encore comment, à très haut niveau, le monde politique et le monde des affaires sont capables de travailler de concert pour la défense d’intérêts privés au mépris de l’intérêt général. Et même lorsqu’on touche à des sujets aussi consensuels que la santé publique.

Nous le voyons, il est urgent de créer un contre-pouvoir efficace. Une brèche a été ouverte avec l’arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce, charge au peuple européen de transformer l’essai. L’Histoire est entre nos mains!

Riposte anti-terroriste, une menace pour la démocratie?

REVUE DE PRESSE L’onde de choc qui bouscule notre République depuis les attentats à Charlie Hebdo n’a pas fini d’ébranler nos esprits européens façonnés par des siècles de progrès démocratiques. Cette onde de choc peut-elle conduire à un retour en arrière? Nos institutions sont-elles colosse aux pieds d’argile?

revue_de_presse

Cet article du Monde présente les résultats du sondage Ipsos/Sopra-Steria pour Le Monde et Europe 1 réalisé auprès de 1 003 personnes interrogées par Internet les 21 et 22 janvier.
Que retenir de ces résultats?
1. Qu’on peut se réjouir de certains constats, notamment du 
recul de l’islamophobie (lire L’islam jugé plus « compatible » avec la société française qu’auparavant et Une religion « aussi pacifiste que les autres » pour les deux tiers des Français) et de la perte (relative) de crédibilité de Marine Le Pen (lire Marine Le Pen désapprouvée, y compris chez les siens).
2. Mais qu’il faut être particulièrement vigilant quant à l’évolution de l’opinion publique sur le positionnement du curseur entre sécurité et respect des libertés individuelles. Il est en effet préoccupant de constater qu
‘une majorité de français souhaitent renoncer à certaines libertés au profit de la sécurité (lire Contre l’extrémisme religieux : la sécurité, au détriment de la liberté). Pourquoi faut-il s’en émouvoir? D’abord parce que les libertés individuelles sont précieuses, et rien ne saurait en justifier le renoncement. Mais surtout parce que la mise en place de lois d’exception liberticides, alors qu’elle donne l’illusion d’un renforcement de la sécurité, fragilise au contraire nos institutions républicaines, nous rendant plus vulnérables (voir les articles suivants).

Robert Badinter (est-il encore besoin de le présenter?) a connu les atrocités du nazisme (son père est mort en déportation à Sobibor), puis fut Président du Conseil Constitutionnel et Garde des Sceaux de François Mitterrand. On lui doit, en partie, l’abolition de la peine de mort.  Il fait partie de ces hommes et femmes politiques d’exception, comme Simone Veil par exemple, qui par leur engagement et leur dévouement pour l’intérêt général ne peuvent qu’imposer le respect de tous, tous bords politiques confondus. Ces hommes et ces femmes sont les anges gardiens de la République. Il faut les écouter avec attention. Dans cette magnifique tribune à Libération publiée le jour des attentats, puis dans cette interview donnée à France Info le 13 janvier, Robert Badinter met la France en garde contre les dérives d’une réaction politique guidée par l’émotion.

Extraits choisis :

« Ce n’est pas par des lois et des juridictions d’exception qu’on défend la liberté contre ses ennemis. Ce serait là un piège que l’histoire a déjà tendu aux démocraties. Celles qui y ont cédé n’ont rien gagné en efficacité répressive, mais beaucoup perdu en termes de liberté et parfois d’honneur. »
Libération, 07/01/2015

« On ne touche pas au cœur de la démocratie et de l’état de droit démocratique sans s’affaiblir au lieu de se renforcer »
« Et je peux vous assurer que nos juges sont tout sauf laxistes. Ne nous laissons pas aller à ces ripostes de papier presque dérisoires qui consistent à fabriquer textes, exceptions qui méconnaissent les principes fondamentaux »
France Info, 13/01/2015

Comme le montre cette sélection d’articles, la polémique enfle autour des délits d’ « apologie du terrorisme » depuis la circulaire du 12 janvier de la Garde des Sceaux Christiane Taubira. Il faut y voir le signe que le risque d’un recul de la démocratie est bien réel. Soyons clairs, il faut bien entendu saluer la mobilisation forte et rapide de l’exécutif face à la menace terroriste (consulter les mesures prises par le gouvernement). Mais il semble impératif dans le même temps de maintenir une pression régulatrice (telle que l’ont fait le Syndicat de la magistrature ou Amnesty International) visant à responsabiliser le gouvernement, qui, face à une opinion publique demandeuse, pourrait être tenté de mener une politique électoraliste d’urgence qui ne respecterait pas les principes fondamentaux de notre République. Si tel était le cas, notre démocratie serait alors réellement en danger.

Cet article du Monde datant de 2011 sonne comme un rappel à l’ordre. Ce récit surréaliste d’un Frenchy happé dans l’engrenage de l’anti-terrorisme américain post-11 septembre illustre à quel point le rouleau compresseur répressif peut être violent et arbitraire lorsque que la réponse d’une démocratie aux actes terroristes est guidée par l’émotion. L’exemple américain ne doit pas être un modèle. Ne reproduisons pas les erreurs de l’Oncle Tom.

Charlie Hebdo, journal irresponsable?

REACTION Charlie Hebdo persiste et signe avec Mahomet en Une du numéro post-attentat, et déclenche, un peu plus d’une semaine après la tragédie, des réactions de hauts responsables qui s’indignent de cette provocation. Charlie Hebdo serait-il allé trop loin? 

Une Charlie Hebdo

Rien n’est jamais acquis

Passés les premiers jours d’émotion et la formidable unité républicaine du 11 janvier, les langues commencent à se délier. Le pape François, qui prêche pour sa paroisse, prend position en affirmant qu’«On ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision». Abdallah Zekri, vice-président du CFCM, fait de même en affirmant : «Je ne veux pas être désobligeant avec ces journalistes mais ils continuent la provocation (…) Mahomet, Mahomet, toujours Mahomet… Il est mort il y a 15 siècles!» Bref, des voix s’élèvent pour pointer l’irresponsabilité de Charlie Hebdo, qui continuerait, avec ses dessins, à mettre de l’huile sur le feu. La crispation progressive des débats témoigne de l’importance de l’enjeu : la sauvegarde de valeurs fondamentales telles que liberté d’expression, laïcité et liberté de conscience, ciments de la République française. Car il s’agit bien de cela. En effet, ces prises de position n’incitent-elles pas Charlie Hebdo, et par extension la presse, à renoncer par l’auto-censure à user pleinement du droit à la liberté d’expression? La République ne peut tolérer ça, car ce serait accepter une brèche mettant en péril l’un de ses fondements. Comme le dit si bien Jean-Paul Scot, «La liberté de pensée est absolue ou elle n’est pas». Ces tentatives d’intimidation ont au moins une vertu, celle de nous rappeler que les valeurs clamées haut et fort par le peuple français le 11 janvier ne doivent jamais être considérées comme acquises. Leur sauvegarde est un combat quotidien.

Concrètement, que dit la République sur la liberté d’expression?

« La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. »
Article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789

Parce qu’il n’est en aucun cas possible dans notre République d’user d’une liberté pour attenter aux droits fondamentaux de la personne, font exception à la liberté d’expression les cas où la jouissance de cette liberté porte atteinte à l’intégrité d’une personne ou d’un groupe de personnes : diffamation, injure, propos discriminatoires (racistes, antisémites, homophobes, sexistes), provocation à la haine, apologie du terrorisme. Le blasphème ne peut en aucun cas être une exception à la liberté d’expression puisqu’il ne porte pas atteinte à la personne.

« Blasphème : Parole qui outrage la divinité, la religion, le sacré »
Le Petit Robert

La République face au sacré

Pour la République française, la liberté d’expression est sacrée. Pour le monde musulman, le prophète est sacré. Qui doit donc tolérer quoi?
Une chose est sûre, la République est garante de la liberté de conscience. Ainsi la liberté de croire ou non au caractère sacré d’un fait religieux est un droit inaliénable dont dispose chaque citoyen, et il est du devoir de chacun d’accepter ce droit fondamental. Or on ne peut en aucun cas reprocher le blasphème à une personne qui ne reconnaît pas le caractère sacré de ce qu’il blasphème.

« Le blasphème n’est scandaleux qu’aux yeux de celui qui vénère la réalité blasphémée »
Pierre Bayle, philosophe protestant mort en exil en 1706

On voit donc comment le droit au blasphème est une des clés de voûte de la liberté de conscience, elle même l’une des pierres angulaires de notre Etat de droit. Il est de la responsabilité de chaque citoyen de faire respecter ce droit.

Qui est donc irresponsable ? Sûrement pas Charlie Hebdo !


Articles à consulter